Une carte mentale pour concevoir ou analyser un script

Dès la rédaction d’un scénario, on se retrouve la tête dans le guidon et engoncé dans la forme linéaire de l’écriture. Il devient délicat de bouger des éléments de l’intrigue sans risquer d’introduire des incohérences, ou d’ajuster la caractérisation d’un personnage sans s’éloigner du thème, et donc du propos initial.
Comment garder une vision d’ensemble de son projet d’écriture ?
Je vous propose une carte mentale narrative (une mind map) qui stimule la créativité par une approche non linéaire et permet de garder de la hauteur pendant l’écriture de la fameuse continuité dialoguée (autrement nommée le script).
Mind-mapping d'un scénario / (c) Jérôme Genevray.


Une narration repose sur trois piliers (inspirés de la vision de Syd Field) : le thème, les personnages et la structure.

Comment lire la mind map ?

La lecture est de la droite vers la gauche, en sens horaire donc, en partant de 1h jusqu’à 11h. Plus qu’une convention, c’est une logique. Pensons au cerveau gauche (la logique) et au cerveau droit (l’émotion)  :

  • À droite, l’émotion et l’enrichissement spirituel procurés par les personnages : c’est l’histoire.
  • À gauche, la logique implacable de la narration avec la structure narrative, c’est l’intrigue.

L’arc narratif d’un personnage qui aboutit à révélation thématique est l’élément clef pour l’adhésion du public.  Car nous cherchons tous des clefs pour mieux comprendre le monde qui nous entoure.
L’histoire prime donc sur l’intrigue.

Le pitch

Le pitch est la fois le résumé de votre histoire en une ou deux lignes (la log line ou le synopsis) et le concept (de quelle manière ou avec quel genre l’histoire va être racontée).

Le thème

Le thème est le coeur de votre histoire : que voulez-vous raconter ?  La vraie difficulté n’est pas de trouver un thème (on a tous quelque chose de pertinent et de personnel à dire), mais de rester sur un et un seul thème.

Robert McKee (Story) propose un outil pour décliner votre thème en 3 concepts antagonistes, qui seront autant de personnages qui viendront confronter le héros dans ses convictions :

  • La norme positive est votre thème, qui est une valeur portée par le personnage principal (appelons-le le héros).  

Les trois forces antagonistes du thème sont :

  • Le contraire qui est l’inverse du thème,
  • Le contradictoire qui est ce qui détruit de thème. En général, c’est la valeur portée par l’adversaire principal, pour avoir un combat intense et signifiant à l’acte 3.
  • La forme ironique qui est une force antagoniste subtile, qui se fait en général passer pour une vision progressiste du thème, mais se révèle être destructeur.

Les personnages

L’approche de John Truby (Anatomie du scénario) pour caractériser l’évolution psychologique d’un personnage au cours de l’histoire est un outil efficace.
L’arc narratif d’un personnage est ainsi composé de 7 étapes, reflets de notre condition humaine  :

  1. La problématique initiale,
  2. Le désir du personnage de résoudre sa problématique,
  3. L’adversaire qui vient s’opposer au désir du personnage (étape 2) et renforcer sa problématique (étape 1),
  4. Le plan imaginé par le personnage pour contourner son adversaire,
  5. Le point de non retour (également appelé Combat Final), qui est la dernière étape du plan. Soit le personnage réussit, soit il rate.
  6. La révélation intérieure du personnage. Qu’a-t-il compris sur lui-même, après son affrontement avec l’adversaire ? Cette révélation doit être une métaphore du thème.
  7. Le nouvel équilibre montre comment la vie quotidienne du personnage a changé (et à quel point il était nécessaire de résoudre la problématique initiale de l’étape 1).

Puisque chacune des quatre déclinaisons du thème est habituellement portée par un personnage,  il y a quatre personnages à créer pour explorer complètement le thème et initier un débat constructif.
Pour des raisons de lisibilité de la mind-map, je n’ai indiqué que les deux personnages principaux : le héros et l’adversaire.

La structure

Si vous avez complètement rempli la partie droite de la mind-map, j’ai une bonne nouvelle : vous avez une histoire originale, inspirante et enrichissante !
Attaquons-nous à la manière dont vous allez raconter cette histoire, grâce à l’intrigue. Quelles sont les révélations et les rebondissements narratifs ? Dans quel ordre vont-ils être dévoilés ?
C’est l’enjeu de la structure, modélisée ici selon Blake Snyder (Save The Cat), qui propose un découpage précis et organique des traditionnels trois actes.
Puisque nous sommes sur la partie gauche de la mind map, il faut donc lire de bas en haut, ce qui permet de se focaliser sur la fin (en haut, à gauche). Cela tombe bien, c’est la fin qui doit est trouvée en premier et connectée avec le pitch et le thème (en haut, à droite).

ACTE 1 :

– Opening Image : première scène qui suggère la confrontation à venir.
– Set-Up : mise en place des principaux personnages et de leurs problématiques.
– Theme Stated : suggestion du thème, souvent formulée par un personnage secondaire. C’est en général un conseil frappé au coin du bon sens que le héros ne comprendra qu’à la fin de l’histoire (toute ressemblance avec la réalité est hautement souhaitable !)
– Catalyst : c’est la mauvaise nouvelle, l’élément perturbateur qui invite le héros à se lancer dans l’intrigue. La fameux “appel à l’aventure”.
– Debate : ce sont toutes les mauvaises raisons que le héros a pour refuser l’aventure. Il y a une notion de débat : je saute ou je saute pas dans le grand bain ?

ACTE 2 :

– Break Into Two : le héros prend une décision qui le lance dans l’aventure.
L’intrigue se divise en deux sous-intrigues :  A Story est l’action principale et B Story (l’intrigue secondaire) se concentre sur une intrigue intime du héros.
– Fun and Games : L’action commence, les valeurs du héros sont mises au défi, il s’entraîne et se sort des difficultés en général avec succès. C’est la partie la plus cool d’une histoire. Le titre et l’affiche en sont souvent inspirés.
– Midpoint : Milieu de l’intrigue, où l’histoire prend un tournant. Soit c’est une fausse défaite (le héros croit avoir perdu), soit c’est une fausse victoire (le héros croit avoir triomphé).
– Bad Guys Close In : Les arguments des adversaires paraissent aussi juste que celui du héros. C’est un moment de bataille intense entre les différentes déclinaisons du thème.
– All Is Lost : Un coup fatal est porté au héros. Il perd face à ses adversaires.
– Dark Night of the Soul : Le héros doute du bien-fondé de sa démarche : il aurait mieux fait de rester à la maison. Il peut même être tenté par les valeurs négatives des adversaires.

ACTE 3 :

– Break Into Three : l’intrigue secondaire (B story) apporte à la dernière minute la solution au héros ou un nouvel espoir pour croire en ses valeurs mises à mal dans la deuxième partie de l’acte 2.
– Finale : l’ultime combat avec l’adversaire principal. Il ne s’agit pas forcément d’une fin heureuse, mais elle doit refléter votre avis d’auteur : quelle déclinaison du thème est la meilleure façon de vivre ?
– Final Image : La dernière scène du film qui est en résonance (souvent opposée, pour montrer l’évolution du héros) avec l’opening image.

Et à la fin…

Les histoires cherchent à modéliser la vraie vie. Voici une modélisation, qui est le fruit de mon  expérience de script doctor et de scénariste, mais en aucun cas un dogme.
Amusez-vous avec, tordez-la, modifiez-la (et envoyez-moi un petit mail de feed-back ;).

Jérôme Genevray / http://genevray.com